JPIC 2026 : comment faire évoluer la pharmacie d’officine en évitant sa financiarisation ?
Samedi 17 janvier 2026, Casablanca a accueilli la 26e Journée Pharmaceutique internationale de Casablanca (JPIC), un rendez-vous majeur organisé annuellement par le Syndicat des pharmaciens de la Wilaya du Grand Casablanca. Placée sous le thème «La pharmacie d’officine, entre service de santé et pression économique», cette édition a mis en lumière les enjeux profonds auxquels est aujourd’hui confronté le pharmacien d’officine, appelé à concilier un rôle sanitaire essentiel avec la nécessité de préserver la viabilité économique d’un modèle de plus en plus fragilisé.
Dans son discours inaugural, la Dre Ilham Lahlou, présidente du Syndicat des pharmaciens de la Wilaya du Grand Casablanca, a rappelé avec force que le métier de pharmacien dépasse désormais largement la simple dispensation du médicament. Acteur incontournable du parcours de soins, le pharmacien constitue un point d’accès de premier recours pour des millions de Marocains, assurant conseil, orientation et accompagnement au quotidien.
Cet engagement de proximité se heurte toutefois à des défis économiques croissants. La pharmacie d’officine fait face à des contraintes conjoncturelles et structurelles lourdes qui menacent l’équilibre de nombreuses officines. La profession est aujourd’hui tiraillée entre sa mission de santé publique et la réalité d’un modèle économique reposant uniquement sur la marge sur les médicaments. Ce modèle a montré ses limites face à une politique de baisse des prix hasardeuse, à l’érosion progressive du monopole officinal, ainsi qu’au non-respect du circuit légal de distribution des médicaments et des produits de santé.
Parmi les messages forts portés lors de la séance inaugurale figure la reconnaissance de l’acte pharmaceutique. Il ne s’agit plus uniquement de délivrer un produit, mais d’être reconnu et rémunéré pour la valeur ajoutée professionnelle que représentent le conseil, l’éducation thérapeutique, la prévention et l’orientation des patients. Cette évolution du modèle de rémunération a été largement débattue au cours de la JPIC, avec des appels clairs adressés aux pouvoirs publics afin de mettre en place une rémunération d’actes pharmaceutiques spécifiques. Une telle réforme permettrait à la fois de restaurer la viabilité économique des officines et d’améliorer la qualité des soins de premier recours.

Un autre sujet sensible, évoqué avec gravité, concerne la libéralisation du capital des pharmacies et l’indépendance professionnelle du pharmacien. La présidente du Syndicat a rappelé sans ambiguïté la position du Syndicat : la pharmacie doit rester la propriété des pharmaciens. Le fait que la libéralisation du capital ait été évoquée lors d’une réunion du Conseil de la concurrence a suscité une vive inquiétude, dans la mesure où elle pourrait ouvrir la voie à des investisseurs tiers , transformant les officines en actifs financiers davantage orientés vers la rentabilité que vers la santé publique. Pour les pharmaciens, le médicament n’est pas une marchandise comme les autres, et l’indépendance du praticien demeure la seule garantie d’une éthique de santé publique centrée sur le patient.
La JPIC 2026 a fait la part belle à l’expérience française, notamment à travers l’intervention du Dr Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine en France. Son témoignage a mis en évidence les risques liés à la financiarisation du secteur officinal observés dans plusieurs pays européens, et leurs conséquences potentielles sur l’indépendance professionnelle et l’accès aux soins.À cet égard, l’exemple français illustre l’évolution continue de la pratique officinale. Le pharmacien y joue un rôle actif dans la vaccination, le dépistage, la prévention et la prise en charge des maladies chroniques, à travers des missions reconnues et rémunérées, permettant de réduire la dépendance au chiffre d’affaires lié à la vente de médicaments. De son côté, Dre Yasmine Lahlou Filali, présidente de la FMIIP, a rappelé l’importance du rôle du pharmacien d’officine dans le parcours de soins et la nécessité de préserver le maillage officinal, véritable atout pour le système de santé.
Outre les sessions de formation continue particulièrement appréciées, le comité d’organisation a programmé une table ronde consacrée au virage numérique, avec un focus sur la feuille de soins électronique (FSE). Plusieurs cadres de la CNSS, dont M. Youssef Fadili, directeur régional, et M. Abderrahim Mrabti, directeur des systèmes d’information, ont présenté la dynamique de transformation numérique engagée par la CNSS ainsi que les aspects pratiques de la dématérialisation des feuilles de soins. Ils ont souligné le rôle central que le pharmacien est appelé à jouer dans la réussite de ce projet et réaffirmé la volonté de la CNSS d’accompagner la profession à travers des actions de sensibilisation et de concertation à l’échelle nationale.
Conscients que cette transition ne peut aboutir sans l’implication des éditeurs de logiciels de gestion officinale, les organisateurs de cette Journée ont également donné la parole à M. Houssam Tajjio, Business Manager Pharma et Médical chez Sophatel, qui a exposé les aspects opérationnels de la FSE.
En définitive, cette 26e édition de la Journée pharmaceutique internationale de Casablanca a constitué un véritable appel à la réforme. Elle a mis en évidence l’urgence de repenser le modèle économique de l’officine, de structurer et réglementer les missions de santé publique du pharmacien, et d’accompagner les mutations numériques de manière concertée. Bien plus qu’une simple rencontre professionnelle, la JPIC 2026 s’est affirmée comme une tribune pour défendre une vision d’avenir où la pharmacie d’officine demeure un pilier de santé publique, économiquement viable, professionnellement respectée et pleinement engagée au service des patients marocains.
Source : PharmaNEWS